La litterature mauricienne

Mais le premier roman paru dans cette région de l'océan Indien fut imprimé à l'île de France en 1803 : Sidner ou les dangers de l'imagination inspiré du Werther de Goethe. L'auteur, Barthélémy Huet de Froberville qui a laissé également, entre autres ouvrages, le récit de ses campagnes dans l'Inde avec le Bailli de Suffren, s'établit à l'île de France et fut l'un des animateurs de la Société d'émulation intellectuelle. Quant à la Table Ovale, société politico-littéraire, teintée de joyeux épicurisme, affiliée au célèbre Caveau de Paris, elle fut longtemps active jusqu'à la mort d'un de ses principaux animateurs, Thomi Pitot, en 1821.
Les sociétés ou associations littéraires, parfois éphémères comme leurs publications, jalonnent l'histoire de la littérature mauricienne; elles ont permis malgré la faiblesse de leurs moyens, la naissance de certaines vocations qui se sont affirmées dans divers genres. Une Académie mauricienne vit même le jour en 1964. Avec la création de l'Union des écrivains mauriciens en 1974 s'y constitue une association pluriculturelle où les écrivains d'expression française sont les plus nombreux. Quant à l'Indian Cultural Association, créée en 1936, elle possède sa propre revue. La S.E.M.E.M. (Société des écrivains mauriciens d'expression française) est très active.
Il convient de parler de l'action parallèle, source de cette culture qui a vu naître de nombreux talents, menée par l'Alliance française depuis 1884, date à laquelle fut créée la première filiale à l'étranger presque immédiatement après le lancement de cette institution à Paris. Le Centre Charles Baudelaire, aménagé en 1980 à Rose-Hill, animé par l'ambassade de France, dispose d'avantageuses facilités, tandis que l'institut Mahatma Gandhi, au Réduit, se veut un lieu de rencontre de toutes les cultures avec toutefois un accent particulier sur la culture hindoue. Un centre culturel d'expression française existe à Curepipe, depuis de nombreuses années. L'Islam est très présent dans ce confluent culturel où la part de l'Afrique est certes moins importante malgré la remuance de ce créole largement inspiré du français et dont la phonétisation préconisée par certains de ses prosélytes à un caractère politico-littéraire.

Malcolm de Chazal le visionnaire

Il est évident que les grands mouvements littéraires, du romantisme au surréalisme, ont fortement marqué la littérature mauricienne trop imprégnée, selon certains critiques, de franco-tropisme... Comment en eût-il été autrement? Sans doute dut-elle attendre la venue de Malcolm Chazal pour émerger avec fracas d'une paisible insularité. Chazal, cet homme étonnant — ingénieur sucrier de formation ! —, ce visionnaire dont André Breton et Jean Paulhan se firent les hérauts (« un art qui je le pense, mérite le nom de génie... ») et dont Léopold Senghor proposa la candidature au prix Nobel de littérature. Poète et philosophe, peintre et chantre des couleurs, l'auteur de Sens Plastique, de Petrusmok et de nombreux ouvrages, tous épuisés en librairie à l'exception de ce dernier titre, a été traduit en plusieurs langues. Il domine toute la littérature mauricienne.


Dans un panorama aussi rapide que celui-ci, quels noms citer? Les poètes s'imposent d'abord avec Léoville l'Homme (1857-1928) le premier poète national que devait suivre le plus illustre, Robert-Edward Hart (1891-1954) dans un symbolisme séduisant. Il chercha aussi son inspiration philosophique dans l'Inde védique. R.-E. Hart, c'est le prince de la poésie mauricienne. K. Hazareesing a publié une anthologie de ses poèmes. « Avec Hart, écrit J.-G. Prosper, la littérature mauricienne a enfin acquis une dimension philosophique qui a donné naissance à une pensée mauricienne authentique. » D'autres noms encore avec Clément Charoux (1887-1959) poète et romancier, Raymonde K/Vern (1899-1973), Marie-Aimée Vigoureux de K/Morvan. Edmée le Breton, Magda Mamet, Edouard Maunick, chantre de la négritude, Jean Erenne, surréaliste et proche de Maunick, Jean Fanchette, Joseph Tsan Man Kin, Pierre Renaud (1921-1976), Raymond Chasle (à qui Dev Ramasawmy a consacré une thèse), André Legallant, Emmanuel Juste. Régis Fanchette a écrit aussi des recueils poétiques en anglais.

Auteur fécond dans divers genres littéraires, romancier puissant, peintre et dénonciateur de la société mauricienne d'avant-guerre avec ses préjugés, Loys Masson est surtout ce grand poète marqué par le symbolisme et le surréalisme. Il vécut les trente dernières années de sa vie en France où il acquit la célébrité. Il figure dans la collection des « Poètes d'aujourd'hui » des Editions Seghers.
Le plus grand nom à retenir dans le roman, à côté d'autres, est celui d'André Masson. André Masson, marqué par un catholicisme profond, est un écrivain dont la richesse du style, la puissance et le mysticisme poétique séduisent. Marie-Thérèse Humbert a atteint la haute cote des best-sellers en France avec son premier roman contemporain tandis que Marcelle Lagesse, historienne également, s'épanouit dans le roman historique. Quant à Savinien Mérédac (1880-1939), il fut le chantre délicat de l'humble vie mauricienne. Marcel Cabon (1912-1972), le poète paysan comme l'appelle J.-G. Prosper, nouvelliste de talent, a inspiré la thèse d'Aslakha Callikan-Proag. Yves Ravat est connu comme nouvelliste et critique.
Une curiosité intellectuelle toujours en éveil
C'est au docteur Toussaint, ancien archiviste, que l'on doit une monumentale œuvre historique qui vient grandir la place des Mascareignes dans l'histoire de l'océan Indien. D'autres noms encore avec Alfred North Coombes, D. Napal, Raymond M. d'Unienville dont on retrouve des ouvrages dans la collection publiée par les Archives. ' L'œuvre des historiens' complétée par le dictionnaire de biographie mauricienne de la Société de l'histoire de l'île Maurice dont l'un des principaux animateurs est Guy Rouillard qui a écrit l'histoire des sucreries mauriciennes. Avant ces contemporains, A. Pitot (1855-1918) a laissé une abondante documentation sur l'histoire de l'île dès les débuts de la présence hollandaise.

L'on ne doit pas oublier les chantres du folklore mauricien avec F. Chrestien, le premier auteur qui écrivit en créole (1767-1846) avant Charles Baissac (1831-1892) à qui l'on doit aussi une grammaire créole. C'est Dev Virahsawmy, auteur fécond, qui est le principal instigateur de ce renouveau politico-littéraire du créole. Le théâtre créole eut récemment son heure de gloire avec une pièce tirée de la bible : « Zosef ek so paleto l'arc-en-ciel ».
Quant à la critique littéraire, le premier ouvrage qui couvre l'ensemble de la production mauricienne est celui de Jean-Georges Prosper, «Histoire de la littérature mauricienne», publié en 1978. Avant ce dernier, citons Wasley Ythier et Camille de Rauville, inventeur de l'indiaocéanisme qui régionalise les îles du sud de l'océan Indien.
Jean Urruty, plus particulièrement intéressé par Baudelaire et le « mauricien » Paul-Jean Toulet, comme se plaisait à s'appeler ce charmant poète que les préjugés de son père firent naître en France plutôt qu'à Maurice où il passa suffisamment d'années pour en conserver la nostalgie toute sa vie... Norbert Benoit et G.-A. Decotter. Ce dernier, critique d'art surtout comme Lucien Masson et Hervé de Sornay pour la musique. Deux femmes sous les pseudonymes de Sophia et Muriel Obret, ont laissé de nombreuses chroniques pleines de sensibilité tandis qu'Yvan Lagesse décrit avec humour la vie mauricienne contemporaine.

Voilà un bref aperçu où il manque sans doute des noms.

Un cosmopolitisme artistique de bon aloi


Et les autres domaines de l'Art ? Si Prosper d'Epinay (1836-1914), le « sculpteur des rois et des reines », se trouve dans plusieurs grands musées européens, il n'eut guère d'émulés célèbres. Le Sidaner (1862-1939) eut de plus nombreux émules. Mentionnons deux sculpteurs de talent, Dausoa et L. Masson. Hervé Masson et Gaétan de Rosnay sont connus à Paris où ils vivent. Max Boullé domine la peinture contemporaine à Maurice (1899-1965). Philippe de la Hogue Rey (1910-1977). Marcel Lagesse, Roger Charoux, b, Jac Desmarais, Pierre Argo et d'autres jeunes artistes. Véronique Leclézio, Ian Mai-gard, S. Nagalingum entre autres. Roger Merven a relancé le genre de la caricature politique, après Gillet. Le meilleur artiste de l'entre-deux-guerres fut Xavier Le Juge de Segrais (1871-1954).