Les langues à Maurice

La lutte est vive à Maurice entre ceux qui voient dans le créole un simple patois, un moyen commun de communication et ceux qui veulent en faire une langue officielle, à parité avec l'anglais et le français. Ils voudraient lui trouver, ou lui créer, comme à toute langue, une culture qui l'étaierait. De là sans doute une floraison de contes, de petits romans et de pièces de théâtre — celle qui eut le plus de succès est une adaptation d'une scène de la bible : « Zozef ek so paleto l'arc-en-ciel » (Joseph et sa tunique couleur d'arc-en-ciel).
Le visiteur sera intéressé de savoir que les fables de La Fontaine ont été traduites en créole. Même le « Macbeth » de Shakespeare eut l'honneur d'une adaptation politisée avec un Zénéral Makbèf !

Le doublement de verbe

On trouve dans le créole comme dans un certain « français régional mauricien » un curieux doublement de verbes, le premier étant au présent et le second à l'infinitif, qui atténue l'action décrite :
Marche-marcher : traîner le pas plutôt que marcher normalement :
en créole : Mo ti pé marsse-marsser.
en français régional : J'étais en train de marche-marcher.
(Je marchais lentement, traînant le pas.)
Ainsi :


Chante-chanter : chantonner.
Galoupe-galouper : courir lentement.
Gratte-gratter ( gratte-gratte in pé mo lé do : gratte-gratte un peu mon dos) : gratouiller.
Manze-manzer ou mange-manger : manger sans appétit.
Rille-riller ou rire-rire : rire doucement.

Citons aussi :

Feuillage-feuillager : dans le sens de courtiser ou flirter! Dans un bosquet — ou le feuillage d'un buisson...
A ce propos, sans nous éloigner du sujet, le mot « pièce » est usité en créole comme en français régional : une jolie pièce (ène zolie piesse) veut dire : une jolie fille.
Le créole n'est-il pas sans doute la seule langue au monde où une conversation peut se poursuivre avec répétition continue d'une seule onomatopée ? Précisons d'abord pour la compréhension du lecteur que Lala est la corruption du nom propre indien Lallah.

Voici le dialogue :
Lala là ? (est-ce que Lala est là ?)
Ala Lala là ! (Voilà Lala est là.)
A la la! Lala là! (Oh là, là! Lala est là!)
Lala là, là ! Là, là... (Ce Lala est bien là ! A l'instant même...)
L'intonation jouant un rôle indispensable dans la structure du dialogue... Dix-huit syllabes semblables sur vingt...


Le nouveau créole

Citons quelques exemples du «nouveau créole», largement politisé dont se réclament des écrivains et des groupes culturels politiquement engagés. Le mot groupe qui aurait été conservé en créole habituel, est devenu grup (grup kiltirel : groupe culturel). Morisié pour maurissien; le peuple pour lé pèple, lé pèp; enfant : zenfant, zafa; marchand : marsan, marsa; soulier, soulié : sulié; ventre : vente, vat; emballage : lambalaze, labalaz; pouvoir : pouvoir, puwar; moi: mwa...


Où le pittoresque le dispute à l'humour
A côté du créole, il existe une forme d'utilisation et d'interprétation du français à la créole, dira-t-on, dans un contexte très particulier — dont voici quelques exemples amusants, empruntés à des affiches :
Un marchand d'œufs voulant encourager l'achat de produits mauriciens : A vendre œufs entièrement local.
Un pâtissier : gâteaux pour anniversaire, baptême, lanoce (ce dernier mot pour mariage : la noce !)
Un coiffeur — qui avait des souvenirs d'Histoire : X... coiffeur sans peur et sans reproche.
Un charcutier, dont la porte close pouvait laisser croire que la boutique était fermée : rissez et rentrez (risser en créole voulant dire : tirer vers soi...).
Un coiffeur avait appelé sa boutique : « A l'instar de Paris...» expression qu'il avait trouvée fort jolie sans en comprendre entièrement le sens.
Et comme la boutique était située dans une impasse, afin de guider le client, il avait fait peindre une flèche avec l'inscription : Entrée de l'instar...
Un cordonnier, pour bien situer la supériorité de sa marchandise : Le Las Vegas de la chaussure.
Un vendeur de cigarettes, non loin d'une église et sans doute pour mieux tenter les fidèles : Tabagie de l'Enfant Jésus (le mot tabagie à Maurice voulant dire boutique de tabac...).
Par extension, certaines toutes petites boutiques portent des noms ronflants comme « Galeries Lafayette ».
Enfin, un nom caractéristique d'une petite boutique : « Magasin ena tout ! » (un magasin ayant toutes les marchandises...).

Mais on parle aussi bien d'autres langues


A côté du créole, véritable lingua franca de la population, et du français que comprend la très grande majorité des Mauriciens, même quand elle le parle peu ou mal, l'on emploie à Maurice beaucoup de langues asiatiques où l'hindi domine largement, suivi de l'urdu que pratiquent les musulmans; ajoutons le bhojpuri qui est un dialecte dérivé de l'hindi. Deux dialectes chinois venus avec les immigrants : Hakka ou langue du Nord et Cantonais, langue du Sud. Ils sont pratiqués de moins en moins au profit du français et du créole.
De plus en plus nombreux sont les Mauriciens qui connaissent l'anglais : langue officielle en même temps que langue des affaires et très largement utilisée comme médium d'enseignement scolaire.