L'Histoire de l'île Maurice

Une histoire qu'effleure seulement le croissant de l'Islam et la croix des caravelles portugaises, qui flotte et vacille avec les Hollandais, et pendant un siècle, éclate et gronde à l'ombre de la fleur de lys, du tricolore et de l'aigle impérial. Elle s'épanouit commercialement et politiquement, sous l'Union Jack britannique et s'ouvre à un nouveau destin avec les quatre couleurs du drapeau de l'indépendance. A l'arrière-plan de la fresque où passent les navires d'escadre et les rapides corsaires, l'ombre fugitive et inquiétante du « Jolly-Roger », avec ses tibias croisés et sa tête de mort... Nous y reviendrons !

Découverte de l'île Maurice
Il est normal que jadis la découverte d'îles minuscules perdues dans l'immense océan s'entourât d'incertitudes alors qu'aujourd'hui le moindre rocher volcanique surgi de la mer est repéré avec précision, sans omettre le jour et l'heure ! Ainsi les historiens les plus consciencieux ont cité des dates et des noms différents. Il ne convient pas ici d'en faire l'historique sans doute lassant pour le visiteur venu en vacances dans les Mascareignes (Maurice, Réunion, Rodrigues), auxquelles s'accroche d'ailleurs le nom d'un très illustre navigateur : Pedro Mascarenhas qu'il ne faut pas confondre avec un autre Portugais célèbre — dont il fut l'oncle en même temps que le gendre ! — Pedro Mascarenhas. On attribue généralement au premier la découverte de ces îles (la Réunion ou île Mascareigne d'abord en 1512). Maurice l'aurait été par Domingo Fernandez ou Friz dont l'île porta le nom vers 1510, probablement même en 1511, avant de s'appeler Ilda do Cirne ou Ile du Cygne. C'est la conclusion d'un Mauricien qui fit de nombreuses recherches d'archives, Georges de Visdelou Guimbeau et apporta ainsi une précieuse contribution à l'étude de la découverte des îles Mascareignes. Mais trente ans après, un autre Mauricien, Alfred North Coombes, inlassable chercheur d'archives, émet une autre opinion : c'est Diego Dias qui, avant de toucher Madagascar ou après qu'il la découvrit pour le monde occidental, aborda Maurice en juillet 1500! Intrépide capitaine dont le navire faisait partie de l'expédition de Pedro Alvares qui commandait les 13 navires de la grande flotte envoyée aux Indes après le premier voyage de Vasco de Gama dans cette partie du monde. Séparé de l'escadre après une terrible tempête au large du cap de Bonne-Espérance, Dias que l'on croyait perdu, avait poursuivi sa solitaire et glorieuse épopée de découvreur.
pas moins droit à notre admiration, ces valeureux marins qui, sur leurs frêles navires, s'avançant hardiment dans un océan inconnu, bravant les tempêtes et «le vide immense de l'horizon», laissèrent leur nom dans l'Histoire sans laisser de traces dans les îles.

A qui, au bout du compte, attribuer la découverte de l'île ?
Mais avant les navigateurs portugais, les îles Mascareignes étaient connues des Arabes. Depuis plusieurs siècles, ils s'étaient établis sur la côte orientale de l'Afrique et à Madagascar. Quand vinrent-ils dans nos parages ? Coombes émet l'hypothèse d'un bateau solitaire comme ce fut le cas pour Dias, déporté par les vents hors des routes habituelles, arrivant à cette île vers la fin du XIV siècle. Effet du hasard ou, ultérieurement, tentatives d'exploration vers de nouvelles terres inconnues et riches menant du sud-ouest asiatique vers la côte africaine.
Tirakka est le nom donné, semble-t-il, à l'archipel des Mascareignes par le voyageur Sulhiman. Mais des noms arabes furent donnés individuellement à ces îles puisque sur la célèbre carte de Cantino(1502) on relève les noms dina morare (Rodrigues), dina margabin (la Réunion), et dina arobi (Maurice). On épilogue encore sur les variantes de ces mots qui figurent sur la première carte européenne de la région.
Comme on discute toujours avec un peu moins d'incertitude toutefois le deuxième nom portugais donné à cette île qui fut d'abord Domingo Friz ou Fernandez. Certains voudraient qu'elle soit tout simplement l'île du Cygne (à cause du dodo qui pourtant ne lui ressemble guère!) ou que ce soit une corruption du mot Cirne (qui était le nom du bateau d'Albuquerque et non celui de Domingo Fernandez!), cirne ou cisné voulant dire cygne en portugais. Les erreurs d'orthographe et d'interprétation ne manquent pas de compliquer la tâche des historiens.

Quant à l'île de la Réunion, elle fut d'abord Santa Apollonia (découverte le jour de la fête de la sainte du même nom !), Mascarenhas ou l'Ile Mascarin. La plus petite de l'archipel, Rodrigues, découverte attribuée à Diego Rodriguez, fut plus fidèle à celui-ci et n'a pas changé de nom, les humeurs des historiens ou des géographes n'ayant guère affecté la Cendrillon des Mascareignes !
On ne trouve pas de traces dans ces îles du passage des Arabes et des Portugais. Ils se contentèrent de les découvrir, ou de les redécouvrir. Et de laisser aux historiens ou aux géographes le soin de débattre des dates, de l'orthographe ou des véritables découvreurs. Ils n'ont pas moins deroit à notre adminiratio, ces valeureux marins qui, sur leurs frêles navires, s'avançant hardiment dans un océan inconnu, bravant les tempêtes et le vide immense de l'horizon, laissèrent leur nom dans l'Histoire sans laisser de traes dans les îles.

Les hollandais

DES HOLLANDAIS BIEN PEU CONQUERANTS — MAIS, Ô COMBIEN DEVASTATEURS !


C'est encore la tempête — fléau ou ange gardien des découvreurs ! — qui les amena sur nos rivages. Les cinq navires de l'escadre de l'amiral Van Warwick, abordèrent l'île déserte le 17 septembre 1598.
Et l'Ile Sirne ou Cirne, prit le nom de Mauritius en l'honneur du prince Maurice de Nassau. Les navires abordèrent au port sud-est, aujourd'hui Grand-Port, qui se vit attribuer le nom de l'amiral. Les
Hollandais y établirent une place forte avec des magasins et des habitations.

L'escadre, après s'être rafraîchie, ne s'y attarda guère. Elle quitta l'île le 2 octobre après que l'amiral eût fait clouer sur un arbre un panneau avec les armoiries de la Hollande et une inscription concernant le passage des chrétiens réformés. Les premières descriptions ne tarissent pas d'éloges sur la beauté et les avantages de Mauritius. Mais la première tentative de colonisation se fera seulement le 7 mai 1638, dans la même baie où Warwyck avait abordé quarante ans plus tôt. Ils y construisirent un fortin à l'intérieur duquel se trouvaient magasins et habitations pour le petit détachement. Ainsi débuta modestement cette colonisation hollandaise qui, après un premier abandon de l'île en 1658 et un retour pour une nouvelle tentative en 1664, se solda finalement par un abandon définitif en 1710.
Quand l'île fut abandonnée en 1710, il s'y trouvait moins de 300 personnes, esclaves compris.

Après près d'un siècle, quels avantages trouvèrent les Hollandais à l'île Mauritius, outre les facilités d'une escale? Ils s'intéressaient au bois précieux et tout particulièrement aux magnifiques forêts d'ébène qu'ils ravagèrent. Ce bois dur et noir — noir d'ébène ! — se vendait à un cours élevé en Europe et les Hollandais exploitèrent à fond les forêts dont la masse compacte descendait en de nombreux endroits jusqu'au littoral.
On leur doit, par contre, l'introduction de la canne à sucre, de Java en 1639, et du cerf. Et ainsi l'élément essentiel de la vie économique de l'île, de même que le plaisir de la chasse.
Pendant les cinquante-six ans de présence active, pas moins de 13 gouverneurs se succédèrent à Mauritius, dont le 10e, Hubert Hugo, était un pirate repenti !
Ils résidèrent tous à La Loge, au fort Frederik-Hendrik, dans cette région de la Baie du Grand-Port, ou Port Van Warwyck, centre de presque toutes leurs activités, à l'exception d'un second établissement à Flacq, sur la côte est. Les Hollandais avaient réoccupé l'île pour empêcher leurs rivaux français et anglais de le faire. Quand ils l'abandonnèrent, pour décourager les visiteurs, ils brûlèrent les bâtiments et les récoltes, coupèrent les arbres fruitiers et lâchèrent des chiens — qui moururent d'épizootie! — pour détruire les cerfs et les vaches en liberté... Quant au dodo dont Mauritius était le seul habitat, il n'en restait plus un seul.

Les français


QUAND LES FRANÇAIS FIRENT DONNER LE CANON ''DE PAR LE ROY"

Le 20 septembre 1715, Guillaume Dufresne, commandant le Chasseur, prit possession de l'île déserte au nom du roi de France.

Le combat du Grand-Port (août 1810) : «nous lui donnons suivant l'intention de Sa Majesté le nom de Isle de France et y avons arboré le pavillon de Sa Majesté. » Une salve de coups de canons ébranla le silence du Port Nord-Ouest et l'écho se répercuta dans l'amphithéâtre de montagnes qui entourent la baie où se trouve aujourd'hui le Port-Louis. Restait-il quelques Noirs marrons dans les bois ? Peut-être. Mais comme les singes et les cerfs, ils n'eurent guère l'occasion de s'inquiéter longtemps. Le Chasseur leva l'ancre bientôt et c'est seulement le 23 septembre 1721 que le canon retentit à nouveau dans la baie ! Deuxième prise de possession avec Jean-Baptiste Garnier du Fougeray commandant le Triton. Et le capitaine, qui venait de Saint-Malo, planta une croix sur la petite île qui ferme la baie, l'île aux Tonneliers. Des fleurs de lys et une inscription en latin (l'usage en est perdu chez les capitaines d'aujourd'hui !) « Ne vous étonnez pas de voir les lis gravés au sommet de la croix sacrée... Vive Louis XV, roi de France et de Navarre ! ». Quelques habitants arrivent de l'île Bourbon (actuelle Réunion) où les Français étaient établis depuis longtemps et, en 1722, débarque le premier des gouverneurs français, le chevalier de Nyon. Le chef-lieu se crée au même emplacement qu'avaient choisi les Hollandais, au Vieux Grand-Port, ce Port Sud-Est appelé Port-Bourbon par les Français où les alizés favorisaient l'entrée des navires alors qu'ils en contrariaient la sortie — raison pour laquelle le chef-lieu allait être transféré au Port Nord-Ouest en 1735, capitale de l'île depuis cette date.

Une histoire qui en est encore à sa préhistoire
La petite colonie s'organise tant bien que mal : conseil d'administration et conseil provincial, concessions et législations. On construit de maigres habitations et avec les esclaves, comme au temps des Hollandais, se pose le problème des Noirs marrons qui ne disparaîtra complètement qu'avec l'abolition de l'esclavage en 1835! Cette petite guerre larvée connaît des poussées de fièvre sanglante, avec les pillages des habitations isolées et la dure répression pour laquelle des détachements spéciaux sont formés.

Bientôt arrivera le grand homme de l'histoire de l'île. Celui qui créera une capitale avec des bases solides, mettra de l'ordre dans tous les secteurs, imposera sa volonté aux civils comme aux militaires, fera d'une petite baie marécageuse un port de commerce et de guerre. A la tête d'une petite escadre, il battra les Anglais dans l'Inde et leur enlèvera Madras (1746). La Bourdonnais, un homme de fer et un homme de guerre qui, parti d'une petite île perdue dans l'immense océan, en fit connaître le nom sur les rives lointaines de la grande péninsule où se poursuivaient depuis longtemps les rivalités franco-anglaises. Mais hélas...

Dans l'Inde, un autre grand homme taillait un empire pour la France. La glorieuse prise de Madras, que Dupleix voulait détruire au lieu de rançonner comme le fit La Bourdonnais, brouilla les deux chefs. La Bourdonnais fut victime des intrigues qui se nouent toujours autour des grands hommes ! Le soldat et le marin, l'administrateur incomparable, le vrai créateur de Port-Louis et de l'île de France qui allait continuer à jouer un rôle considérable dans l'océan Indien, en temps de paix comme en temps de guerre, fut victime de ses ennemis.

C'est sous le gouvernement de M. David — à qui l'on doit la création du Réduit, la résidence des gouverneurs — qu'eut lieu la première tentative anglaise contre cette île de France dont ils eurent tant à se plaindre. Mais l'amiral Boscawen fit preuve de tant d'hésitation et les forces françaises de tant d'ingéniosité et de détermination pour masquer leur faiblesse, que l'escadre anglaise abandonna le projet ! Les opérations militaires dans l'Inde pendant la guerre de Sept Ans furent funestes pour la France, si l'on excepte quelques exploits corsaires. Mais une autre époque allait s'ouvrir bientôt pour l'île de France qui allait passer, avec l'île Bourbon, de l'administration de la Compagnie des Indes, au bord de la faillite, au gouvernement royal en 1767. Onze ans auparavant, la France avait pris possession des îles Seychelles, dont le destin allait être longtemps associé à celui de l'île de France — devenue île Maurice. Cette association durera jusqu'en 1903.


Le gouvernement royal prend les choses en mains

L'île de France eut tout à gagner à ce changement car le monopole de la Compagnie des Indes n'avait guère profité aux îles, surtout à la fin de son administration. Les îles de France et de Bourbon allaient connaître un nouvel essor avec le gouvernement royal pendant les vingt-trois années de son gouvernement dont le premier gouverneur fut Daniel Dumas, dont la postérité n'a guère retenu le nom, tandis que celui du premier intendant, Pierre Poivre, rejoint dans l'histoire de l'île de France — dans un autre domaine sans doute — celui de La Bourdonnais.
Il y avait beaucoup d'ordre à mettre dans la colonie qui comprenait environ 20 000 âmes, dont quelque 18 000 esclaves, avec quelques centaines de Noirs libres ou affranchis. Après la guerre de Sept Ans, de nombreux officiers qui avaient démissionné de l'armée, ainsi que d'autres colons dont les espoirs avaient été ruinés dans l'Inde, s'étaient établis à l'île de France, dont la population comme après toutes les guerres, comptait aussi des éléments troubles, spéculateurs, aventuriers en quête d'une fortune rapide, spadassins toujours prompts à dégainer.

Mais l'île de France aurait bientôt un nouveau visage. La France n'avait pas renoncé à reconquérir ses possessions perdues dans l'Inde et l'arrivée de renforts à l'île de France causa de nouvelles rumeurs de guerre. Mais les hostilités n'éclatèrent dans la grande péninsule qu'avec la guerre de l'Indépendance américaine (1778-1783); l'île de France y retrouva son rôle important d'escale et de ravitaillement des flottes.


Un grand homme de guerre, chef impitoyable mais génial, allait se couvrir de gloire et mettre en péril la suprématie anglaise sur mer. C'était le bailli de Suffren qui, au cours des cinq grandes batailles navales livrées au valeureux amiral Hughes, fit trembler l'Angleterre.
Mais le traité de Paris en 1783, sans doute plus opportun pour l'Angleterre que pour la France dans l'Inde, ne rendit pas à la France son empire. A côté des exploits de Suffren, il y eut ceux des capitaines corsaires, précurseurs de ceux qui allaient faire retentir la mer des Indes de leurs exploits pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire.


La fin de l'occupation française

L'histoire et la littérature ont donné une image brillante de ces dernières années de l'île de France sous le gouvernement royal, auquel succéderont bientôt les assemblées coloniales de la Révolution. Malgré l'échafaud érigé sur la place de Port-Louis, on n'en vit point l'usage! Les discours et les comités, les fêtes révolutionnaires des Sans-Culottides, à l'exception d'incidents isolés, ne firent guère couler le sang. L'île de France, rebelle à l'abolition de l'esclavage décrétée en 1794 par la métropole, fut même en situation de demi-indépendance pendant plusieurs années. Et les colons rembarquèrent de force les délégués du Directoire, Baco et Burnel, chargés d'appliquer le décret d'abolition. La guerre contre l'Angleterre ajouterait bientôt une page brillante à l'histoire de l'île de France, avec l'épopée de la guerre de course et le combat du Grand-Port en août 1810 où l'escadre anglaise fut écrasée; victoire qui cependant ne devait pas empêcher l'île de France de succomber devant des forces très supérieures en décembre de la même année. Elle retrouverait le nom que lui avaient donné les Hollandais, Mauritius, et par le traité de paix de 1814, fut définitivement annexée à la couronne britannique tandis que l'île Bourbon, baptisée île de la Réunion par la Révolution, retourna à la France.


Paul et Virginie et le naufrage du « Saint-Géran »


Le naufrage d'un voilier sur les côtes d'une petite île des tropiques est un événement tragique et sans doute banal dans les annales maritimes du dix-huitième siècle. Il n'y avait à bord du Saint-Géran aucun personnage célèbre. Ni trésor prodigieux... Mais cette tragédie allait prendre des dimensions nouvelles grâce à l'arrivée à l'île de France, vingt-quatre ans plus tard, de Bernadin de Saint-Pierre, un jeune ingénieur à l'âme romantique — le mot n'existait pas encore ! — qui allait donner à ce naufrage, et même à la littérature, une certaine dimension nouvelle! A l'époque, comme aujourd'hui encore très souvent, l'on connut l'île de France grâce à Paul et Virginie. L'on dira même avec un peu d'humour que ce roman constitue l'un des fondements du tourisme mauricien dont Bernadin de Saint-Pierre malgré lui fut l'un des promoteurs. Il est certain que nulle brochure touristique n'atteindra le tirage des centaines d'éditions parues depuis le récit publié pour la première fois dans les Etudes de la Nature en 1788.

Paul et Virginie c'est l'histoire de deux enfants qui ont grandi ensemble sous les palmiers de l'île de France. Ils s'aiment... C'est le déchirement du départ pour la France lointaine où Virginie va faire son éducation auprès d'une tante fortunée qui rêve pour elle d'un beau parti. Mais la nostalgie de la petite île tropicale et l'amour de Paul, motivent son retour sur le Saint-Géran. Elle périt dans le naufrage sous les yeux de Paul qui est sur le rivage. Il meurt de chagrin...

Si le naufrage du Saint-Géran fut une perte sévère pour l'île de France, elle en tira subséquemment, grâce au succès du roman, une notoriété dont l'impact se prolonge sur le tourisme comme sur l'édition ! L'on s'attendrit moins sur la mort des passagers que sur celle de Virginie pour qui l'imagination a même creusé une tombe près de celle de Paul au Jardin des Pamplemousses !
Quant aux 54000 piastres d'Fspagne englouties avec le navire, on les oublia jusqu'à ce jour de mars 1966, où un plongeur sous-marin, chasseur de poisson et non de trésor, en retrouva quelques-unes par le plus grand des hasards. En effet, certaine confusion au sujet du site de l'épave avait brouillé les pistes ! Bien vite la découverte fut exploitée et l'on en vendit à pleines poignées pour un prix dérisoire dans les rues de Port-Louis ! Aujourd'hui, elles valent cent fois plus cher... Mais il est certain que le plus grand nombre fut éparpillé dans le naufrage, roulé au loin dans les courants violents ou prisonnier du linceul de corail des mers chaudes. A moins qu'en d'autres temps, de hardis chercheurs n'aient plonge avec succès sur l'épave toute fraiche...
Mais rien ne permet de l'affirmer. On avait découvert le site du naufrage et avec d'autres objets, la grosse cloche de bronze du Saint-Géran qui, après diverses aventures, se trouve aujourd'hui au Musée de Mahébourg. Mais l'on doit l'exploration scientifique du site, après les plongeurs amateurs et les pilleurs d'épaves, à l'expédition conduite par un jeune Français, Jean-Yves Blot, en 1979, qui récupéra un certain nombre d'articles et de débris qui ont rejoint la cloche au musée, où bien sûr, l'on n'a pu ramener les canons et les grosses ancres de l'infortuné voilier de la Compagnie des Indes.
Le lieu du naufrage est moins accessible que d'autres sites sentimentaux à ceux qui veulent y faire un pèlerinage. La même houle déferlante et les mêmes courants violents sont plus fréquents que le calme propice aux plongées. Le choix de l'heure et du jour est laissé aux éléments. Aux dieux marins comme diraient les anciens navigateurs... toujours plus sévères pour les imprudents! Le touriste sentimental se contentera de se recueillir près du monument, érigé à Poudre-d'Or, face à la mer cruelle qui au cours de cette nuit d'août de l'an 1744, engloutit un navire et fit naître une légende. Une belle histoire d'amour...

Pirates et trésors


L'histoire des îles est associée à celle des trésors de pirates. Il est aisé — et fort plaisant ! — d'imaginer les magots fabuleux enfouis au bord d'une crique déserte et que viendra mettre à jour un coup de pioche heureux.

Les forbans sont morts... Mais deux ou trois siècles plus tard, voici d'autres aventuriers : penchés sur de vieux parchemins semés de signes mystérieux, ils manient le compas et le crayon au lieu du sabre d'abordage. Ce sont les chercheurs de trésors...
Il n'en a guère manqué dans l'immense océan Indien où, des Seychelles à Madagascar, de la Réunion à l'île Maurice, sautant d'île en île, ils ont suivi à la trace les forbans célèbres. Tous ces écumeurs de mer qui, comme une meute de loups, harcelèrent les routes commerciales nouvellement établies avec l'Europe.
Et bientôt les pirates fondèrent une petite république, fort démocratique, sur l'île Sainte-Marie, sur la côte est de Madagascar. Elle s'appelait Libertalia ; l'un de ses fondateurs fut un moine défroqué, Carracioli, qui avait perdu une jambe au combat. Un autre compère, Misson, avait le titre de « Sa Haute Excellence le Conservateur... ».
John Bowen et Nathaniel North nous intéressent particulièrement. Après avoir capturé un vaisseau négrier, le Speaker, ils le transformèrent en bateau pirate et écumèrent l'océan Indien. Au cours d'une terrible orgie, ils firent naufrage sur la côte est de Maurice, au large de la Pointe du Diable. Ils offrirent 2500 pièces de huit aux Hollandais qui ne pouvaient guère d'ailleurs s'opposer aux pirates dont ils reçurent plus d'une fois la visite pendant qu'ils occupaient Mauritius. La découverte en 1981 de l'épave du Speaker (ou Speaking Trumpet) par un jeune plongeur français Patrick Lizé, est le sujet d'un livre.

Voici le redoutable capitaine Taylor — encore une jambe de bois! A la suite d'un différend avec son collègue le capitaine England, qui s'opposait à l'exécution des officiers d'un navire qu'ils avaient pris, Taylor abandonna ce dernier avec quelques hommes sur l'île déserte en 1721. Il n'y avait alors ni Hollandais ni Français. Ils construisirent une embarcation et réussirent à atteindre Madagascar cette grande île où ils trouvaient des femmes et des vivres et dont plus d'un forban tels Avery et Plantain, se proclama « roi » !

Olivier Levasseur dit « La Buse » fut un autre pirate célèbre. En 1721, il captura le vaisseau richement chargé du vice-roi de Goa, la Vierge-du-Cap, qui mouillait près de l'île Bourbon. Un beau jour, il fut pris et comme il n'avait pas profité de ce pardon du roi qui permit à beaucoup de pirates repentis de s'établir à l'île Bourbon, il fut pendu haut et court. Après avoir jeté de l'échafaud des paroles sybillines qui font toujours courir les chercheurs de trésor. Comme ils courent toujours d'ailleurs après le magot d'un autre aventurier hors pair, Nageon de l'Estang qui aurait enfoui au Grand-Port un fabuleux magot rapporté des Indes.

On a creusé la terre et le sable — même le lit d'une rivière ! — à la baie du Tombeau, Tamarin, Klondyke — quel nom prédestiné! — Petite Rivière, Bel Ombre, Belmont, Bambous, Souillac. Même les médiums, en communication avec l'au-delà, viennent parfois à la rescousse des chercheurs dans leur poursuite éperdue des richesses des gentilhommes de fortune et autres aventuriers de la mer. De tous ceux qui après avoir bourlingué sous le pavillon du roi ou le Jolly Roger, auraient enfoui des richesses qu'ils n'ont jamais pu récupérer. Et qu'a-t-on ramené jusqu'ici ? Le silence est... d'or, bien sûr! Assurément plus de gravats et de corail que de lingots et de diamants. Mais la poursuite d'un rêve ne comble-t-elle pas les hommes plus que la découverte de « tous les bijoux perdus de l'antique Palmyre... », comme l'écrivait le poète.

Un vieux plan... de l'imagination... quelques loisirs... des bras solides. Et en avant pour la grande course au trésor! La course aux chimères... L'on creuse toujours à l'île Maurice !



L'OCCUPATION ANGLAISE


Il y eut ici une occupation plutôt qu'une colonisation britannique et longtemps toujours après la conquête, selon l'expression d'un visiteur, l'on dit de l'île Maurice qu'elle était une colonie française administrée par les Britanniques ! L'acte de capitulation avait d'ailleurs garanti aux habitants le respect de leur langue, de leur religion, de leurs coutumes et de leurs lois. L'île Maurice, jusqu'aujourd'hui, est toujours régie par le code Napoléon qui a subi quelques amendements! L'île connut un grand essor économique et politique sous les Anglais. L'industrie sucrière dont Maurice vit essentiellement depuis tant d'années eut un essor considérable très rapidement. L'esclavage fut aboli en 1835 et bientôt commença cette immigration de travailleurs qui allait changer les structures de l'île. Si grâce à Adrien d'Epinay à qui l'île doit aussi la liberté de la presse avec la création du « Cernéen » en 1832, des Mauriciens siégeaient déjà au Conseil de gouvernement en 1832, ce n'est que la Constitution de 1885 qui permit à des membres élus par la population d'y siéger.

Sans doute l'économie du pays connut des hauts et des bas — plus particulièrement dans le dernier quart du siècle — avec l'industrie sucrière dont elle vivait. Affectée par les éléments, cyclones et sécheresse ou par les cours du sucre, l'île fut bouleversée dans ses structures sociales et économiques par l'introduction du paludisme avec les immigrants indiens en 1865. Cette redoutable fièvre ne disparut qu'après la dernière guerre mondiale après laquelle le prix du sucre flamba à nouveau !

La société insulaire, influencée par la culture française et le colonialisme britannique, était sans doute marquée de préjugés sociaux largement responsables d'une situation économique dont souffrirent les communautés défavorisées. La redoutable augmentation de la population se poursuit avec un taux de natalité élevé grâce à l'immigration indienne qui ne cessa qu'en 1909.
Les revendications politiques s'accrurent après la Grande Guerre si elles touchaient surtout les classes les plus défavorisées; il convient de citer un mouvement de rétrocession à la France qui échoua!
La lente évolution politique sous l'impulsion de leaders énergiques, allait s'accélérer pour aboutir à la Constitution de 1947 et la victoire des Travaillistes. Au premier rang de ce combat se trouve celui qui devait devenir Premier ministre à l'Indépendance, sir Seewoosagur Ramgoolam. Dix ans après l'introduction du suffrage universel en 1958, l'île Maurice devint indépendante (1968) sans heurts et sans effusion de sang, contrairement à ce qui se passa dans d'autres colonies.


L'ILE MAURICE INDEPENDANTE


Les électeurs avaient eu à se prononcer en 1967 contre ou pour l'Indépendance. Ce dernier choix que proposait le parti du Premier ministre, alors le docteur Ramgoolam, l'emporta par une marge assez faible, la grande majorité de ces électeurs étant d'origine hindoue tandis qu'une minorité de cette dernière communauté avec la majorité des autres communautés — et la quasi-totalité des Franco-Mauriciens — votaient contre une indépendance (44 %) qu'ils jugeaient futile ou dangereuse. Ils souhaitaient être rattachés à l'Angleterre sous une forme qu'il resterait à déterminer avec l'accord des Anglais, qui (avec clairvoyance et sportivité !) avaient préparé l'île à une indépendance dont l'avènement cadrait sans doute avec leur propre politique. Avec l'indépendance, l'île Maurice devint membre des Nations Unies et de l'O.O.A. (Organisation de l'Unité Africaine). Elle est rattachée au Marché commun et bénéficie des avantages de l'A.C.C.T. (Agence de Coopération Culturelle et Technique) et des avantages de la Convention de Yaoundé II à laquelle elle a adhéré le 7 mars 1972 et à celle de Lomé qui lui a succédé.

Fête de l'Indépendance : le 12 mars. Célébrée au Champ-de-Mars. Défilé militaire, chants et danses populaires, majorettes. Décoration et illumination de l'Hôtel du gouvernement et de certaines artères.
L'île Maurice est demeurée au sein du Commonwealth britannique et c'est un gouverneur général, de nationalité mauricienne, qui représente Sa Gracieuse Majesté Britannique. Avec des pouvoirs bien moins étendus que ceux des gouverneurs anglais, il agit sur les recommandations du Premier ministre qui préside l'exécutif ou Conseil du gouvernement avec des ministres, aidés de quelques secrétaires parlementaires. L'Assemblée législative est présidée selon la tradition anglaise par un speaker et compte 70 membres avec un quota de 8 sièges, pour tenter de maintenir un certain équilibre, réservé aux meilleurs perdants ou best loscrs ! Un seul des 70 membres de l'Assemblée n'est pas élu mais nommé : le ministre de la Justice. L'élévation de distingués Mauriciens au rang de chevalier, avec le titre de « sir», par la reine et l'adoubement royal au Palais de Buckingham, est toujours dans les traditions. Etrange consonance d'un titre honorifique anglais, « Sir » et « Lady », avec des patronymes très « vieille Fiance » ou orientaux...

Les élections du 11 juin 1982 ont vu l'écrasante victoire du M.M.M. (Mouvement Militant Mauricien) créé en 1969 par un jeune universitaire, Paul Béranger et de son allié le P.S.IU. (Parti Socialiste Mauricien), aile dissidente du Parti Travailliste conduite par H. Boo-dhoo. Victoire unique sans doute dans les annales de la démocratie puisque cette alliance des deux partis a remporté tous les sièges au Parlement [62 dont deux gagnés par son allié O.P.R. (Organisation du Peuple Rodriguais) et réservés à Rodrigues]. Victoire si écrasante sur le Parti Travailliste de Sir Seewoosagur Ramgoolam au pouvoir depuis l'Indépendance en 1968 que les huit sièges correctifs prévus pour les meilleurs perdants, afin d'établir au Parlement une certaine balance ethnique et politique, n'ont pu être alloués : pas un seul membre des partis adverses n'ayant été élu! Le régime de Parti Unique au Parlement a donc été établi le plus démocratiquement du monde. Le chef de la coalition gouvernementale est Aneerood Jugnauth, Premier ministre d'une île Maurice orientée à gauche et partisane d'une politique de non-alignement et de démilitarisation de l'océan Indien. Les liens sont toujours étroits avec les pays du Marché commun.
Au mois de mars, une scission se produisit dans le M.M.M. dont douze ministres démissionèrent du gouvernement. Scission provoquée par des dissensions avec l'autre partenaire gouvernemental, le P.S.M. de H. Boodhoo. Le Premier ministre et une minorité de députés du M.M.M. prirent le parti de ce dernier. Désormais minoritaire au sein du M.M.M. M. Jugnauth forma un nouveau parti politique, le M.S.M. Le Premier ministre conserva cependant une majorité au Parlement.

A la suite de ces dissensions, le parlement a été dissous en juin 1983. Des élections générales ont donc eu lieu le 21 août 1983 et ont vu la victoire de la coalition M.S.M./Parti Travailliste/P.M.S.D.
Aneerood Jugnauth demeure premier ministre. Le leader du P.M.S.D. devient vice-premier ministre et Sir Seewoosagur Ramgoolam devient Président de la République.